Les critĂšres quantitatifs sont les plus simples Ă mesurer, puisquâils reposent sur les rapports annuels des entreprises. Ce sont des donnĂ©es comptables qui nous aident Ă rĂ©pondre Ă plusieurs questions essentielles sur la soliditĂ© et la performance dâune sociĂ©tĂ©.
Cette dĂ©marche sâinspire largement du livre âWarren Buffett and the Interpretation of Financial Statements: The Search for the Company with a Durable Competitive Advantageâ, un ouvrage que je relis rĂ©guliĂšrement et qui mâa beaucoup apportĂ© đĄ.
Sans ĂȘtre excessivement technique, cette approche utilise tout de mĂȘme des principes comptables fondamentaux, transposables Ă la plupart des normes internationales.
Ces notions se retrouvent dans les trois grands états financiers :
- đ le compte de rĂ©sultat: « Ce que lâentreprise a fait pendant une pĂ©riode »
- Le compte de rĂ©sultat (ou profit & loss statement) montre la performance Ă©conomique dâune entreprise sur une pĂ©riode donnĂ©e (souvent un trimestre ou une annĂ©e). Il indique si lâentreprise a gagnĂ© ou perdu de lâargent.
- đ le bilan: « Ce que lâentreprise possĂšde et doit Ă une date donnĂ©e »
- Le bilan (balance sheet) est une photo de la situation financiĂšre de lâentreprise Ă un instant prĂ©cis (par ex. le 31 dĂ©cembre). Il montre ce quâelle possĂšde (actif), ce quâelle doit (passif) et la valeur pour les actionnaires (capitaux propres).
- đ le flux de trĂ©sorerie; « Ce que lâentreprise fait avec son argent »
- Le tableau des flux de trĂ©sorerie (cash flow statement) explique comment lâargent circule rĂ©ellement dans lâentreprise â car le bĂ©nĂ©fice net ne dit pas tout. Une entreprise peut ĂȘtre rentable sur le papier, mais manquer de cash en rĂ©alitĂ© đž.
Ce que lâon cherche avant tout Ă observer, ce sont les tendances. Et pour cela, reprĂ©senter les donnĂ©es sous forme de graphiques đ est particuliĂšrement utile, pour plusieurs raisons :
- đ Visualisation intuitive : les humains dĂ©tectent naturellement les motifs et les tendances visuelles.
- âïž Simplification de la complexitĂ© : un graphique peut rĂ©vĂ©ler en un coup dâĆil une Ă©volution sur plusieurs annĂ©es.
- đ Comparaison facile : on distingue rapidement les diffĂ©rences entre plusieurs sĂ©ries de donnĂ©es.
- đ§ MĂ©moire visuelle : les images sont plus marquantes que les chiffres seuls, ce qui facilite la rĂ©tention.
- đ Contexte et narration : un graphique peut raconter une histoire que les chiffres bruts ne rĂ©vĂšlent pas immĂ©diatement.
đ° Chiffre dâaffaires et marge brute
- Le chiffre dâaffaires (CA) est-il en hausse constante depuis 10 ans ? Si non, pourquoi ?
- Quels sont les coûts des revenus (ou coûts des biens vendus) ? Sont-ils stables ? Comment sont-ils calculés ? Cette méthode est-elle pertinente ? Quels en sont les avantages et limites ?
Ces premiĂšres questions permettent dâĂ©tablir un premier indicateur clĂ© : la marge brute.
đĄ Une entreprise exceptionnelle prĂ©sente gĂ©nĂ©ralement une marge brute supĂ©rieure Ă 40 %. Mais plus que le chiffre en soi, câest lâĂ©volution sur 10 ans qui compte : stabilitĂ©, progression ou Ă©rosion ?
âïž Revenu opĂ©rationnel et marge opĂ©rationnelle
- Quels sont les coûts salariaux, marketing et administratifs ? Sont-ils stables dans le temps ?
- Quelles sont les dépenses de R&D ? Sont-elles importantes ou volatiles ?
- Lâamortissement des actifs (tangibles et intangibles) est-il rĂ©gulier ? Si non, pourquoi ?
Ă partir du revenu brut, on dĂ©duit les charges dâexploitation, ce qui permet de calculer la marge opĂ©rationnelle. Une marge opĂ©rationnelle Ă©levĂ©e et stable est un signe fort de maĂźtrise interne. Comparer cette marge Ă la marge brute rĂ©vĂšle aussi la structure de coĂ»ts : une marge brute Ă©levĂ©e mais une marge opĂ©rationnelle faible peut signaler une entreprise trop coĂ»teuse Ă faire tourner â ïž.
Câest aussi un indicateur prĂ©cieux pour comparer les concurrents dâun mĂȘme secteur.
đž IntĂ©rĂȘts et impĂŽts
- Combien lâentreprise dĂ©pense-t-elle pour rembourser sa dette ? Est-ce infĂ©rieur Ă ses concurrents ?
- Quel est le niveau dâimposition ? Comment Ă©volue le ratio impĂŽts/CA ?
Ă partir du revenu opĂ©rationnel, on dĂ©duit les charges financiĂšres et les impĂŽts. Le montant des intĂ©rĂȘts est un indicateur particuliĂšrement rĂ©vĂ©lateur, car il montre si lâentreprise est sensible Ă une hausse des taux dâintĂ©rĂȘt ou Ă une dette trop lourde đŁ.
đ§Ÿ Revenu net et marge nette
- Le revenu net est-il en croissance constante ? De combien ? Comment se compare-t-il Ă celui dâun concurrent ?
- Quelle est la marge nette ? Comment évolue-t-elle dans le temps ? En cas de chute soudaine, quelle en est la cause ?
đȘŽ Une culture forte est difficile Ă copier : elle se construit avec le temps et devient un vĂ©ritable avantage invisible mais dĂ©cisif.
đ° TrĂ©sorerie et Ă©quivalents de trĂ©sorerie
Une augmentation réguliÚre du cash et des équivalents (placements à court terme, liquidités disponibles) est un signe de solidité financiÚre.
Cela montre que lâentreprise gĂ©nĂšre plus de liquiditĂ©s quâelle nâen consomme, lui donnant une marge de manĆuvre pour investir, rembourser ses dettes ou racheter ses actions.
Ă surveiller :
- Le cash augmente-t-il réguliÚrement ?
- Lâentreprise accumule-t-elle trop de liquiditĂ©s sans les utiliser (inefficacitĂ© du capital) ?
đŹ Une trĂ©sorerie excĂ©dentaire est positive, mais elle doit ĂȘtre mise au service de la croissance ou du rendement actionnarial.
đŠ Stocks (Inventories)
Les stocks doivent Ă©voluer de maniĂšre synchronisĂ©e avec les revenus. Sâils augmentent plus vite que le chiffre dâaffaires, cela peut signaler une surproduction ou une demande en baisse.
Ă lâinverse, des stocks trop faibles peuvent limiter la capacitĂ© Ă rĂ©pondre Ă la demande.
Questions Ă se poser :
- Les inventaires suivent-ils la croissance du chiffre dâaffaires ?
- Lâentreprise gĂšre-t-elle efficacement ses niveaux de stock (taux de rotation) ?
đ Une gestion efficace des stocks reflĂšte une bonne maĂźtrise de la demande et des coĂ»ts opĂ©rationnels.
đł CrĂ©ances clients (Receivables)
Les crĂ©ances nettes (ou total receivables) reprĂ©sentent lâargent dĂ» par les clients.
Si elles augmentent trop vite par rapport au chiffre dâaffaires, cela peut signifier que lâentreprise accorde trop de crĂ©dit Ă ses clients ou que le recouvrement devient plus difficile.
à vérifier :
- Les créances croissent-elles plus vite que les revenus ?
- Les dĂ©lais de paiement sâallongent-ils ?
â ïž Des crĂ©ances en hausse rapide sont un signal de prudence : elles rĂ©duisent la liquiditĂ© rĂ©elle.
đ Actifs corporels et machines
Une entreprise riche en actifs matériels (machines, usines, équipements) peut avoir une forte capacité de production, mais cela implique aussi des coûts élevés de maintenance et de renouvellement.
Un actif corporel peut ĂȘtre perçu comme un avantage (investissement productif, barriĂšre Ă lâentrĂ©e pour les concurrents), ou un inconvĂ©nient (actifs coĂ»teux et obsolescence rapide si la technologie Ă©volue).
đĄ Une entreprise efficace maximise lâutilisation de ses actifs sans sâencombrer dâinfrastructures inutiles.
đ§© Goodwill et actifs incorporels
Le goodwill reprĂ©sente la diffĂ©rence entre le prix payĂ© lors dâune acquisition et la valeur comptable des actifs acquis. Un goodwill modĂ©rĂ© et stable est normal, mais des variations importantes peuvent indiquer une politique dâacquisition agressive.
Les actifs incorporels (brevets, licences, marques) sont Ă©galement rĂ©vĂ©lateurs : sâils restent stables dans le temps, cela peut reflĂ©ter un avantage compĂ©titif durable.
Ă analyser :
- Montant et régularité du goodwill.
- Nature et évolution des actifs incorporels.
- Raisons des variations : nouvelles acquisitions ? dépréciations ?
đŹ Des actifs incorporels stables et valorisĂ©s tĂ©moignent souvent dâun capital immatĂ©riel fort et dĂ©fendable. Mais certains (comme les brevets) ont une date d’expiration.
âïž Structure du capital et endettement
Une entreprise saine maintient un Ă©quilibre entre dette et capitaux propres. Un endettement trop Ă©levĂ© augmente les risques, surtout si les taux dâintĂ©rĂȘt montent.
Points de vigilance :
- đ Dette Ă court terme : doit rester maĂźtrisĂ©e, idĂ©alement infĂ©rieure Ă la dette Ă long terme (ratio < 1).
- âł Dette Ă long terme payable cette annĂ©e : doit ĂȘtre rĂ©guliĂšre et soutenable.
- đ Dette Ă long terme doit Ă©voluer de maniĂšre rĂ©guliĂšre, et idĂ©alement diminuer
- đŠ Ratio dette nette / capitaux propres : idĂ©alement infĂ©rieur Ă 0,8
- đ Peu ou pas dâactions privilĂ©giĂ©es, pour Ă©viter une dilution des droits des actionnaires ordinaires.
đŹ Une entreprise solide peut rembourser sa dette Ă long terme en moins de 4 ans tout en continuant Ă investir.
đ Capitaux propres et bĂ©nĂ©fices non distribuĂ©s
Les bĂ©nĂ©fices non distribuĂ©s reprĂ©sentent la partie des profits rĂ©investie dans lâentreprise. Une croissance rĂ©guliĂšre de cette ligne est un signe de performance durable.
â ïž Ă surveiller : le niveau dâactions propres (treasury stock). Sâil est trop Ă©levĂ©, lâentreprise pourrait réémettre des actions Ă lâavenir, diluant les bĂ©nĂ©fices par action.
đïž DĂ©penses en capital (CapEx)
Les dĂ©penses dâinvestissement sont nĂ©cessaires pour entretenir les actifs et prĂ©server la compĂ©titivitĂ©. Cependant, si elles deviennent trop lourdes, elles peuvent rogner la rentabilitĂ©.
RĂšgle pratique :
- Si les CapEx reprĂ©sentent moins de 50 % du revenu net, câest acceptable.
- 25 % ou moins : excellent signe dâefficacitĂ© et de gĂ©nĂ©ration de cash.
đ§ Une entreprise performante investit suffisamment pour maintenir son avantage sans dilapider ses ressources.
đž Rachat dâactions
Les rachats dâactions sont un moyen efficace de redistribuer de la valeur aux actionnaires, en augmentant mĂ©caniquement les bĂ©nĂ©fices par action.
Câest souvent un signal de confiance du management dans la soliditĂ© financiĂšre et les perspectives de croissance. Mais ce n’est pas toujours bĂ©nĂ©fique Ă l’actionnaire, surtout si le prix de rachat est Ă©levĂ©.
Ă observer :
- Lâentreprise procĂšde-t-elle rĂ©guliĂšrement Ă des rachats ?
- Leur montant est-il raisonnable et soutenable ?
- Se font-ils au bon moment (pas Ă des valorisations excessives) ?
đŹ Un rachat dâactions bien gĂ©rĂ© est souvent le reflet dâune entreprise mature, rentable et disciplinĂ©e, mais pas Ă n’importe quel prix!
đ Free Cash Flow (FCF)
Le Free Cash Flow, ou flux de trĂ©sorerie disponible, est lâun des indicateurs les plus importants pour un investisseur.
Il reprĂ©sente le cash rĂ©ellement disponible une fois que lâentreprise a payĂ© ses dĂ©penses opĂ©rationnelles et ses investissements nĂ©cessaires (CapEx).
đ§ź Formule simple :
FCF = Flux de trĂ©sorerie dâexploitation â DĂ©penses dâinvestissement (CapEx)
Câest lâargent librement disponible pour :
- Rembourser la dette đ°
- Racheter des actions đ
- Distribuer des dividendes đ”
- RĂ©investir dans la croissance đ
Un FCF positif et croissant indique une entreprise solide et rentable. Un FCF nĂ©gatif peut ĂȘtre acceptable si lâentreprise investit pour lâavenir (ex : Amazon, Tesla Ă leurs dĂ©buts).