Howard Marks – Penser juste dans un monde incertain
Pour cette première édition de la newsletter Moat Invest, j’aimerais revenir sur un investisseur qui, paradoxalement, ne s’intéresse pas du tout aux entreprises exceptionnelles — celles qui sont au cœur de ce blog.
Howard Marks est le cofondateur et coprésident d’Oaktree Capital Management, une société américaine spécialisée dans la gestion d’actifs alternatifs, notamment le crédit en difficulté (distressed debt) et les obligations à haut rendement (high yield).
Et pourtant, même si son univers d’investissement est très différent, sa manière de penser me semble d’une pertinence remarquable pour tout investisseur à long terme.
🔹 Sa philosophie d’investissement
🧭 1. La complexité et l’incertitude
Howard Marks rejette l’idée que les marchés soient rationnels ou prévisibles. Pour lui, l’investissement est avant tout un art du jugement sous incertitude, bien plus qu’une science exacte.
Sa pensée est profondément épistémologique : il distingue ce que nous savons, ce que nous croyons savoir, et ce qu’il est impossible de savoir.
Cette humilité intellectuelle le rapproche de Daniel Kahneman (biais cognitifs), Nassim Taleb (antifragilité) et Benjamin Graham (marge de sécurité).
Le plus grand danger, selon lui, est la confiance excessive — croire que nous pouvons prévoir l’avenir des marchés. L’investisseur prudent est celui qui reconnaît les limites de sa connaissance.
Il cite d’ailleurs Amos Tversky, psychologue qui participe aux travaux sur le jugement dans l’incertitude et la théorie des perspectives pour lesquels Daniel Kahneman obtient en 2002 le Prix Nobel d’économie :
« It’s frightening to think that you might not know something, but more frightening to think that, by and large, the world is run by people who have faith that they know exactly what is going on. »
🔄 2. Les cycles : une métaphore du monde humain
Marks voit l’économie et les marchés comme fondamentalement cycliques, car ils sont gouvernés par les émotions humaines : peur, avidité, optimisme, panique.
Il ne cherche pas à prévoir le cycle, mais à se situer à l’intérieur de celui-ci — à comprendre si le marché traverse une phase d’euphorie, de déni ou de désespoir.
L’investisseur avisé ne tente pas de deviner l’avenir : il adapte son comportement au climat du moment.
🧩 3. Le “Second-Level Thinking” : penser au second degré
C’est sans doute son concept le plus célèbre. Marks distingue :
- La pensée de premier niveau : simple et intuitive (ex. “bonne entreprise = bon investissement”)
- La pensée de second niveau : réflexive, consciente des attentes du marché (ex. “tout le monde pense que c’est une bonne entreprise, donc son prix est déjà élevé”)
Cette approche, inspirée de la théorie des jeux et de la psychologie collective, nous rappelle que sur les marchés, la perception des autres compte souvent plus que la réalité fondamentale.
“There’s only one way to describe most investors: trend followers. Superior investors are the exact opposite… They think at the second level.”
C’est une véritable méta-pensée : une réflexion sur la façon dont les autres réfléchissent.
⚖️ 4. La gestion du risque comme acte moral
Pour Marks, le risque n’est pas une statistique abstraite, mais une réalité humaine : la possibilité de perdre de l’argent dans un monde incertain.
“If you avoid the losers, the winners will take care of themselves.”
Sa philosophie repose sur la préservation du capital et la recherche d’asymétrie : un bon investisseur ne cherche pas à avoir toujours raison, mais à éviter les erreurs irréversibles.
Dans The Most Important Thing, il consacre trois chapitres entiers au risque :
- Comprendre le risque
- Reconnaître le risque
- Contrôler le risque
🪞 5. Une philosophie du discernement et du doute
Marks incarne un humanisme sceptique : il croit dans la capacité humaine à comprendre, mais aussi dans la nécessité de douter de ses certitudes.
Son écriture est empreinte de modestie intellectuelle, loin de tout dogmatisme. Il lit, observe et médite.
Ses “Oaktree Memos” en sont le reflet : de courts essais à la croisée de la finance, de la psychologie et de la philosophie. Même Warren Buffett affirme les lire religieusement.
🔹 Les mémos
Howard Marks vient tout juste de célébrer les 35 ans de ses mémos, disponibles gratuitement ici :
👉 The Best of Memos – Oaktree Capital
Deux mémos en particulier m’ont marqué :
1/ “It’s Not Easy” (9 septembre 2015) — un texte sur la difficulté inhérente à l’investissement.
Comme le disait Charlie Munger : “Ce n’est pas censé être facile. Quiconque trouve cela facile est stupide.”
L’homme n’est pas naturellement câblé pour investir rationnellement : il doit lutter contre ses propres biais.
2/ “Getting Lucky” (16 janvier 2014) — sur le rôle de la chance, un paramètre trop souvent oublié.
Marks rappelle que nos succès ne tiennent pas uniquement à notre travail ou notre intelligence, mais aussi à des circonstances extérieures.
Reconnaître la part de chance, c’est cultiver l’humilité.
🔹 Les livres
Il a également publié deux livres majeurs :
- The Most Important Thing: Uncommon Sense for the Thoughtful Investor (2011) – à retrouver dans l’onglet bibliothèque
- Mastering the Market Cycle: Getting the Odds on Your Side (2018)
Le premier est plus accessible et constitue, à mon sens, une lecture essentielle pour tout investisseur réfléchi.
💬 En guise de conclusion
Je terminerai par une de ses citations les plus justes :
“There are old investors, and there are bold investors, but there are no old bold investors.”
Ou, en français :
« Il y a de vieux investisseurs, et il y a des investisseurs audacieux, mais il n’y a pas de vieux investisseurs audacieux. »
Une belle leçon de prudence pour cette première newsletter : investir, c’est durer.
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